Julie Mathieu est à Fou de Pâtisserie ce que Pablo Neruda est à lui-même.

by Raphaële Marchal

Imaginez-vous, quelques secondes, un monde dans lequel James Cook aurait abandonné, en 1750, sa brillante carrière de navigateur invincible pour devenir un aquariophile passionné, et dans lequel Marylin Monroe, en 1946, aurait envoyé balader son amour du show-biz pour devenir testeuse professionnelle de grille-pain.

Incongru, n’est-ce pas ?

Eh bien voilà, à peu près, l’effet que cela m’a fait de rencontrer Julie Mathieu.

Pour Julie, c’est avec bonheur et légèreté que l’on peut vivre plusieurs vies à la fois.

Elle s’amuse de cette schizophrénie délicieuse et maîtrisée et passe, d’années en années, d’un DEA d’histoire à de la communication chez Gaumont, de Sciences Po au parlement français, de la gestion de crise au ministère de la justice, et de la direction d’un cabinet de chasseur de tête… à un magasine de pâtisserie.

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Il n’y a pas de sot chemin.

Et c’est bien là que Julie est brillante. Il y a deux ans, avec Muriel Tallandier, ancienne championne de l’édition, elles ont eu envie de créer quelque chose ensemble. En insatiables passionnées de la gastronomie qu’elles sont, l’idée naît presque instantanément. Un magazine de cuisine ? Saturé. Un magazine de pâtisserie ? Banco.

Leur force, c’est justement de ne pas venir de ce milieu, de l’aborder avec une naïveté essentielle et délicieuse qui les pousse à ne rien s’interdire. Pas d’histoires de contrariétés entre chefs, de passés entre maisons ou de jeux d’égos. Leur ligne directive, c’est de faire du beau, du vrai, de l’accessible. Un magasine brut et honnête, qui met à l’honneur le travail éclatant des pâtissiers, et rencontre bien plus que le succès espéré. Un magasine dans lequel on ne parle que de ce qu’on aime. Un peu comme une boîte à secrets, remplie de petits bonheurs inavouables, enfin révélée…

Histoire de ne pas m’étaler sur 1474 lignes, et pour des raisons évidentes de non-volonté-de-vous-barber, je vais vous dire ce que vous ne trouverez pas dans ce magasine, ce sera plus rapide : un top 10 des meilleurs fromages d’Angleterre, une interview exclusive d’Arlette Chabot, un essai sur les terriers de mulot.

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La Bûche de Yann Brys

 

Mais lorsqu’il s’agit de parler de chefs, de passions, de produits, de recettes, de pâtisseries boutique ou à l’assiette, de desserts de pâtissiers ou cuisiniers, d’histoires de vies, de goûts, de destin… de sucre, Fou de Pâtisserie est le graal. Le premier de la classe. Le nectar. Celui qui met 2 secondes dans la figure d’Usain Bolt. Celui qui coupe une bûche sans couteau. Celui qui mange un pêche sans s’en mettre partout. L’agaçant génie qui sait mieux que vous ce que vous avez envie de lire.

Avec un tel contenu, il faut une sacrée couverture, et c’est en s’offrant la plus belle robe de gala que Fou de Pâtisserie s’est frayé une place étincelante au milieu des beaux livres de cuisine. Il fait partie de ces numéros que l’on ne jette pas, qu’on collectionne, qu’on relit. Une sorte d’encyclopédie dorée que l’on se passe, précieusement, de génération en génération.

Une telle légitimité en 8 numéros est de l’ordre du surnaturel. Muriel et Julie, en magiciennes de l’édition pralinée / acidulée / chocolatée qu’elles sont, ont lu dans les pensées des lecteurs et des pâtissiers, avec justesse et chiromancie. Big Brother peut aller se rhabiller.

Attention lieu commun : pour parler (bien) de la pâtisserie, il faut aimer ça. Julie confesse « je suis très gourmande, c’est un problème… » (j’ai vérifié, c’est faux) (en revanche, se rendre compte que l’on n’a pas de lait juste avant de faire un flan, par exemple, c’est un problème). C’est donc sans rougir qu’elle m’avoue son pêché mignon de la sainte grande distribution : les Pim’s à l’orange. Mais pas pour Noël, ça ferait brouillon…

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La Bûche Lenôtre

Pour Noël, justement, Julie oscille entre la bûche de Yann Brys (pour la folle dingue Jeune Rue) aux noisettes du Piemont, à la mandarine Kabosu, au chocolat au lait de la République Dominicaine et à la vanille de Madagascar, qui je cite « lui a reposé les yeux », et celle de Lenôtre, qu’elle trouve ludique, amusante et très très bonne, autour du calisson, du chocolat, du praliné et des fruits secs, servie avec une sauce à l’ananas, au poivre de Tasmanie et à la vanille Bourbon.

Les deux ?

Julie est heureuse dans cette aventure, et diantre (tiens ?) que c’est agréable de parler béatitude avec elle : « C’est un vrai bonheur car le milieu est agréable de gourmandise et de partage (mais pour de vrai hein ! Ce ne sont pas que des mots !), les gens sont passionnés et passionnants et le magasine marche parce qu’on le fait avec amour, comme un gâteau »

Fou de Pâtisserie
Epatant bimensuel
Cinq euros

PS :  Pour ce qui est de la comparaison avec Pablo Neruda, poète chilien complet et incomplet, complexe et incomplexe, tout réside ici, dans l’antinomisme. Julie, son moi et son anti-moi. Julie et ses soixante-quatorze vies. Julie et ses quarante-quatre bonheurs. Julie et ses quatre-vingt-dix pâtissiers favoris. 

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