J’ai mangé Jean-François Piège
by Raphaële Marchal
Je ne savais pas comment aborder l’aventure puisqu’elle est de celles qui ne se racontent pas. Alors j’irai droit au but, en évitant d’omettre des inomettables (les éléphantesques nœuds papillons des serveurs sont signés Lanvin), ou de souligner des insoulignables (leurs baskets et gilets aussi).
C’est en excellente compagnie que je me suis rendue, fière comme un dindon (coq ? paon ?), au restaurant éponyme de Jean-François Piège : Ludovic Palomba, heureux marionnettiste de Cacio et Pepe (meilleures pâtes de Paris) au BBH (Bonheur Brut par Habitant) explosif et communicatif, sa bellissima ragazza Svetlana, pétillante épicurienne à l’accent aussi chantant qu’entraînant, et Nicolas Tissier, chef comblé de l’Atelier Vivanda (meilleur bistrot de Paris) et ancien sous-chef de Jean-François Piège, qui vagabonde de ses fourneaux aux meilleures tables, homme qui roucoule, ronronne, bourdonne, quand il parle de cuisine, pour le plus grand bonheur de ses orateurs.
Crédit photos Stephane de Bourgies
First things first : on dresse la table. Devant vous. J’adore. On dirait une saynète. Voire la Cène. Tout le monde se tait, ébahi par cet art de la disposition du sel et des couteaux griffés.
Arrive ensuite un petit manège, décoré des quatre premiers hors d’œuvre : langue de veau croustillante, condiment câpres persil, joliment vinaigré, mon jambon beurre cornichon (bon d’accord, le sien) amusant, régressif, cromesquis de brandade de morue « à manger en une fois parce que le cœur est coulant », exceptionnel, crème de raifort, saumon fumé par nos soins, crackers, sympa.
De bonne nouvelle en bonne nouvelle, nous apprenons que nous ne sommes qu’au quatrième des neuf hors d’œuvre. Petit rictus d’excitation non déguisé. Allez viens, jus de betterave, moutarde glacée, vadouvan, on va gambader. Doux et puissant, bel équilibre.
Ce qui s’est passé ensuite fait partie de ces tours malicieux que nous joue le temps : j’étais sur le point, sans le savoir, de plonger dans ce qui serait la bouchée la plus orgasmique de ma vie. Le coït de la truffe. Le bouquet final du Kama Sutra. Le katsuni des clubs sandwichs. J’ai nommé le caliente « <strong>Club Sandwichs, Truffes Noires de Richerenches qui ne fait pas semblant d’être addictif.
En pleine convalescence émotionnelle, c’est absorbée que j’ai accueilli le jus de miettes de pomme de terre, truffes noires écrasées. Drôlement bon, cela dit. La noix de Saint-Jacques (maline, quadrillée, travaillée comme un encornet) et cresson de fontaine de l’Essonne : juste démonstration de la fameuse boutade « les trois secrets de la cuisine française sont le beurre, le beurre et le beurre ».
Trait d’esprit : <strong>le pain et le beurre n’arrivent que maintenant, pour éviter que l’on ne se jette goulument dessus trop tôt et ne renvoyions, désolés, nos homards déchus pour cause de « trop repus pardon ». Nous nous jetons donc goulument sur le pain et le beurre au moment approprié, fiers et revigorés par cette belle leçon de savoir-vivre made in Jean-François Piège.
Norbert le homard bleu (condiment de piment doux, foie gras et eau de coco) fait son entrée, et étonnamment, ce n’est pas l’extase. Goûts timides, foie gras mollasson, endormi, feuilles de cresson, élégantes mais perdues, crues, sur le bord de l’assiette…
Galvanisé par la petite forme de son adversaire Norbert, le ris de veau de lait fait son entrée, glorieux, escorté par ses alliés : miettes de biscuit, choux de Bruxelles, jus au savagnin truffé. Un joli plat, rond, cohérent, quoiqu’un tantinet répétitif, comme un film un peu trop long. Mais coup de génie : alors qu’on pensait avoir clos le chapitre des plats, un dodu-douillet-moelleux coussin de brioche poêlée au beurre fait son entrée au cœur de l’assiette, enseveli sous une pluie de lamelles de truffe. Maintenant, tu sauces. Alors oui, c’est intelligent, c’est ludique, c’est révolutionnaire, tout ça tout ça, mais c’est surtout tellement bon. Svetlana, Nicolas et moi nous emmitouflons dans nos oreillers du bonheur pendant que Ludovic, qui a eu l’intelligence de prendre le cabillaud (on ne sauce pas le cabillaud), boude. Mais avec justesse.
Boudeur heureux, un peu.
Xavier le fromager tombe à pic et nous rappelle avec finesse et élégance que l’on ne peut pas se passer de lui. Sauf Nicolas, qui ne connaît pire torture qu’une bouchée d’Epoisses. Marc Favier, chef exécutif, ne l’a pas oublié et juge poilant de lui en offrir le double, en compagnie d’un mot d’amour « avec le plaisir de la maison !! ». Nous aussi, on trouve ça très drôle, mais surtout très sympa (on a pas dû bien comprendre la blague) et entamons joyeusement notre plateau pour huit, à deux. Il se trouve que Svetlana non plus n’est pas très fan de fromage…
C’est l’heure du dessert. Ouf, on était affamés.
Clémentine corse, la peau confite (extraordinaire), le jus en sorbet, gelée, crémeux, pâte à baba, pétale de rose, safran. Belle assiette.
Blanc à manger d’œuf (insert de crème anglaise vanillée et opaline de caramel), jouissif, inoubliable.
Crème aux œufs à la bergamote, plus douce qu’une peau de bébé (d’ailleurs, servie avec une cuillère de bébé, j’adore), très agréable.
100% banane moelleux croustillant, citron vert, jolie touche finale.
Plus BELLE carte des vins de Paris. Le paradis des amoureux des vignes. Grange des pères et Les Tessons, nos acolytes de la soirée, nous ont rappelé pourquoi nous étions nés.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, exceptionnelle salle de restaurant, signée India Mahdavi, tellement cosy qu’on y aurait dormi.
Merci, Chef, pour ces petits morceaux de bonheur.

